La famille Vajra est associée tout à la fois à la couleur bleue, à l'eau, à l'hiver et à la clarté.
Comment embrasser l'unité de ces divers éléments ?
En se souvenant du sens du vajra : une pierre précieuse capable de couper tout ce qui est et que l'on a pour cette raison parfois comparée au diamant. Il est l'indestructibilité complète, l'espace de la clarté intelligente qui peut tout transpercer.
Or l'hiver est précisément la saison où l'air devient vif et tranchant. Chaque chose, à cette époque, se découpe finement, telle la glace qui forme des stalactites. Les branches d'arbres, sans leurs feuilles, semblent elles aussi particulièrement acérées.
L'eau d'un lac est d'une limpidité parfaite, toute chose peut, en elle, se refléter sans en être altérée, comme dans un miroir.
Le bleu est la couleur du ciel. En le regardant, notre esprit est comme aspiré dans cette immensité où il se détend et devient limpide.
Dans tous ces exemples, nous retrouvons la même aspiration à la clarté, qui est prête à trancher ce qui doit l'être et qui libère de la confusion aussi bien émotionnelle qu'intellectuelle. Conduire les choses à leur apparaître, clairement, sans aucune confusion.
En être animé, c'est devenir semblable à l'aigle qui voit au loin sans manquer aucun détail. Ce qui semble contradictoire ne l'est pas pour lui. Les détails, loin de le perdre, lui permettent d'être plus précis encore dans son attention et de clarifier la structure d'ensemble. Le pseudo Denys l'Aéropagyte nous en a laissé une description éloquente : " La figure de l'aigle indique la tendance vers les cimes, le vol rapide, l'agilité, la promptitude, l'ingéniosité à découvrir les nourritures fortifiantes, la vigueur d'un regard tendu librement, directement et sans détour vers la contemplation de ces rayons, que la générosité du Soleil théarchique multiplie. " L'aigle perçoit ce qui doit être perçu, sans aucune hésitation. La clarté de son regard peut être intimidante, tant elle ne s'attarde sur rien, ne recherche jamais à se distraire, ne se trompe pas. Elle n'est pas encyclopédique, livresque, mais directe, sensible aux perspectives, soucieuse de voir les choses et les problèmes sous tous leurs angles.
La royauté du vajra, celle de l'aigle, vient de cette capacité à prendre une distance peu commune avec les choses. Il est ainsi possible de cerner une situation au plus juste, sans créer davantage de désordre, avec une tendresse juste et parfaite. Voir distinctement ce qu'il y a à faire, à dire et ajuster.
Une telle aspiration à la clarté, à la maintenir, la faire surgir, la préserver peut néanmoins se manifester de manière brutale, violente, agressive ou parfois même comme une volonté farouche et inhumaine. Il y a alors la peur, généralement inaperçue, que la clarté fasse défaut. Elle semble au loin. Perdant du même coup contact avec la réalité et troublé par l'intensité de son aspiration, vajra cherche à la retrouver. Il ne sait plus que la clarté est d'abord la ressource de l'espace même qui répond à celle de son regard. Il cherche à se l'approprier sans plus lui faire confiance. Le désir de clarté devient trop volontaire et aveugle. Vajra en devient méchant. Il en veut à ce qui le menace au point de chercher à le détruire. Cette bataille pour conquérir la clarté ne fait que l'en séparer toujours plus cruellement. Il est alors de plus en plus en colère contre ce qui menace sa logique, son entente de la clarté.
La famille vajra est mue par ce jeu constant entre la limpidité qui libère et la rage qui détruit - ces deux aspects sont les deux visages du même phénomène selon qu'il est accueilli ou non.
Fabrice Midal - Introduction au Tantra Bouddhique